Aujourd'hui, l'un d'entre eux est surnommé le Grand Dieu, les hommes en noir lui obéissent comme à l'origine, il n'obéissait qu'à son seigneur et maître. L'escuier est en effet celui qui porte le bouclier, et ce mot, employé dès le XIe siècle, dérive du latin scutum qui désigne l'écu.

Avec le temps, il évolue dans sa forme et dans sa signification. L'écuyer si vénéré n'est donc, au départ, qu'un serviteur ; rapidement, il s'agit du chevalier en devenir, son apprenti, pas encore adoubé comme Lancelot se morfondant et demandant l'adoubement :
 
« si vous pri pour Dieu que vous me fachiés chevalier, car je ne voldroie en nulle fin morir escuiers ».

Châteaubriand compare la fonction à celle tenue par les guerriers d'Homère, on ne rougit pas de servir son maître, de conduire son cheval, de porter sa lance. Par extension, il s'agit du premier titre de noblesse. Des fonctions spécifiques lui sont associées au XIVe puis au XVe siècle, comme celle d'écuyer tranchant, mais surtout, dès le XIIIe siècle, celle de Grand Écuyer (Monsieur le Grand), chargé de l'organisation des écuries du roi au XVIe siècle. Un rôle si important qu'il en constituait d'ailleurs, la première charge du royaume. On peut noter l'existence parmi eux, d'une femme, la Comtesse de Brionne. Sous les ordres du Grand Écuyer, Monsieur le Premier était en charge des petites écuries, chevauchant près du roi, l'aidant à monter dans son carrosse. Une multitude d'écuyers cavalcadours parcouraient les écuries royales et princières.

Armoiries de Louis Charles de Lorraine Grand Ecuyer de France de 1752 à 1761
©Wikimedia Commons

 C'est au XVIe-XVIIe siècle, que ce mot s'étend aux maîtres des académies, autrement dit, à l'enseignant d'équitation. On connait, quelque peu, les plus renommés (Pluvinel, La Guérinière, puis tous leurs successeurs) mais beaucoup moins ceux qui peuplèrent ces établissements durant l'Ancien régime. C'est à ce moment d'ailleurs, que certains profitent de la confusion qu'il existe entre le premier titre de noblesse et la fonction. Quel meilleur moyen pour eux de s'anoblir lorsqu'ils ne le sont pas.

Un écuyer du Cadre noir feuilletant 
L'Instruction dv Roy, en l'Exercice de monter à cheval d'Antoinede Pluvinel
Photo d'Alain Laurioux (Fichier Wikimedia Commons)
 
Ils se multiplient au XIXe siècle, en même temps que l'équitation se popularise et les écoles fleurissent, mais alors, la fonction de service n'a pas changé en soit, et Maupassant dans Bel-Ami nous donne un aperçu de l'idée que l'on se faisait de ces professeurs. Forestiers de répondre alors à Duroy qui se voit offrir un poste d'écuyer au manège Pellerin :
 
« Ne fais pas ça, c'est stupide (...). Dans ton bureau, au moins tu es caché, personne ne te connaît, tu peux en sortir si tu es fort, et faire ton chemin. Mais, une fois écuyer, c'est fini (...). Quand tu auras donné des leçons d'équitation aux hommes du monde ou à leurs fils, ils ne pourront plus s'accoutumer à te considérer comme leur égal. »

C'est l'époque durant laquelle, écuyers et écuyères, rivalisent de prouesses au cirque ; où les grandes querelles théoriques (théologiques ?) font rage et telle celle d'Hernani, la dispute entre D'Aure et Baucher laisse à l'histoire équestre sa cicatrice.

Enfin, le mot termine son évolution en étant rarement attribué aujourd'hui. En effet, on y voit désormais, plus que la fonction, l'idée de maîtrise d'un art par de rares individus qui sont alors revêtus de ce distinctif. Nuno Oliveira fut sans doute le dernier pour lequel le titre illustra le mérite, car de façon très étrange, le mot n'est pas utilisé lorsque l'on s'exprime au sujet des grands cavaliers de dressage dont les médailles ornent le frac.
 
Rien en effet n'autorise ou n'interdit l'usage du mot, si ce n'est le ridicule de l'usage lorsque l'on n'est pas à la hauteur de la pratique. Il y a derrière cette appellation, une sorte de mystère enrobant un rare savoir transmis de manière homéopathique et quasi religieuse, une once d'élitisme artistique, l'image d'une connaissance intransmissible, un don que peu ont reçu. Sans doute l'appellation du Grand Dieu pour l'écuyer en chef du Cadre Noir recoupe-t-elle cette idée et sans doute, l'école de Saumur et ses quelques consœurs subsistant en Europe, sont-ils les derniers à utiliser ce terme nimbé de nostalgie. On la retrouve dans la littérature contemporaine, et le Gardefort de Paul Morand est peut-être l'archétype de celui-ci.
 
   Corinne Doucet.
 
 
Lecole espagnole de Vienne

Giovanni Antonio Canal, dit Canaletto, L'école espagnole de Vienne, leçon, 1773.

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