Dans le Journal des inventions et des découvertes de 1793, tome 1er, page 129, paru un rapport présentant une nouvelle selle. Encore une nouvelle invention a-t-on dû se dire à l'époque. D'autres selliers travaillaient alors à l'amélioration de l'assise des cavaliers, et ce depuis la nuit des temps si l'on ose dire. A ceci près que celle dont il est question ici est l'invention, non pas d'un maître sellier, mais d'un écuyer académiste. Qu'a-t-elle de remarquable ? Elle possède deux petits rouleaux que son inventeur appelle « tuteurs », longeant le pli du jarret et permettant ainsi au cavalier de « s'accrocher » fermement en pliant les genoux. Plusieurs constatations s'imposent.

Les écuyers nous paraissent bien peu bavards. En effet, on connait fort peu de choses sur la multitude de ceux qui ont vécu sous l'Ancien Régime. Force est de constater que ce sont toujours les mêmes noms qui reviennent à l'esprit, mais la grande majorité d'entre eux sont de grands inconnus. Faute sans doute à leur manque de courage, de temps, face à la page blanche. Ou au contraire, de la volonté de conserver devers soi, les secrets de leur enseignement. Ils n'ont jamais écrit, ou du moins, n'a-t-on rien découvert pour l'heure. Car en fait, dans le cas qui nous intéresse, notre écuyer a, non seulement écrit, mais il a aussi inventé. On aurait pu croire qu'il se serait lancé dans une dissertation concernant l'art équestre, ou la pédagogie qu'il déploie dans son académie, mais il préfère mettre en avant une invention nouvelle. On peut avancer que l'homme est conforme à ce siècle des Lumières où l'Encyclopédisme incite à s'intéresser à tout. Mais il y a derrière ceci des raisons beaucoup plus pragmatiques.

Qui est cet inventeur ? Il s'agit du chevalier Pierre Amable Hébert de La Pleignière, directeur de l'académie de Caen. L'homme est prolixe, et sans doute, râleur, pleurnichard. Il inonde le Grand Ecuyer de France de courriers, de mémoires : sur les haras, sur les nouvelles écoles militaires, sur l'enseignement donné à la jeunesse, sur une école vétérinaire à Caen, sur l'état de son académie...

Le maître reçoit son brevet d'écuyer du roi à l'académie de Caen le 20 avril 1761. Pour des raisons qui n'intéressent guère le sujet, il est remplacé par son beau-père, Pierre Robichon des Brosses de La Guérinière, frère du grand François. Il en est passablement aigri, se plaignant de voir ses mérites dénigrés. La même année, une lettre à la Comtesse de Brionne, Grand Ecuyer de France, (rédiger en retard parce qu'il était pris par une préparation anatomique) dit, tout à trac, que si l'académie lui était confiée, tout irait sûrement bien mieux. La preuve en est : en 1764, il rédige un mémoire dans lequel il propose l'instauration d'une école vétérinaire à Caen et pour le progrès de la connaissance et des arts, se lance dans un travail acharné en attendant une réponse positive. Il parvient à ses fins, et obtient la direction de l'académie suite à un arrangement financier. Il y enseigne dit-il, en dehors des modes, mais selon les principes anatomiques, il professe les défauts et les perfections des chevaux, les embouchures convenables, la médecine du cheval...

Mais déjà, la concurrence fait rage autour de lui, et il se plaint des nouveaux manèges qui ouvrent partout, et aussi de l'instruction militaire qui selon lui est mauvaise. Il peste contre le comte de Melfort qui prétend qu'il « serait avantageux que tous les officiers et les cavaliers fussent d'excellents écuyers », qui prétend pourvoir dresser en 6 mois, 800 hommes à toutes les manœuvres... Alors face à ces agressions, il cherche une porte de sortie, une manière de valoriser son savoir, ses connaissances, afin de survivre, afin de ne point « mourir de désespoir » comme il l'écrit lui-même. Il fait remarquer que personne jusqu'ici n'a jamais « pensé à ce qui pourrait donner au cavalier plus de solidité » et là, il intervient, tel un sauveur de la formation des futurs cavaliers de l'armée royale ! Dans un mémoire consacrée à l'équitation militaire datant de 1776, il se présente comme le découvreur d'une selle qui non seulement se déformera moins, mais donnera « plus de fermeté au cavalier ». Grâce sa lumineuse idée, on pourra enfin tirer le meilleur parti des hommes et des chevaux, diminuer le nombre des « écloppés », faire des économies. Il ajoute à son mémoire des certificats aux noms prestigieux attestant de son invention signés notamment par le chevalier de Montaigu, maréchal des camps. Les académies sont en effet menacées par le développement non seulement d'autres manèges civils, mais également par les nouvelles dispositions prises pour l'enseignement militaire. L'art équestre que l'on y enseigne ne répond plus au besoin d'une cavalerie immédiatement efficace sur le champ de bataille et surtout à la nécessité d'un nombre plus élevé de cavaliers et à la forme que prend l'usage de celle-ci sur le champ de bataille.

Dès les années 1730, la doctrine militaire favorable aux charges de cavalerie rend totalement obsolète l'art équestre enseigné dans les académies. La guerre de Sept ans entérine la nécessité de réforme. Le chevalier de La Pleignière a bien senti qu'il s'agissait pour lui de survie, il fallait trouver un moyen de rester dans la course, son enseignement n'était plus le moyen pour l'académie de persister. Son invention pouvait donc lui faire croire qu'il demeurerait indispensable. Ses derniers courriers sont toujours remplis d'amertume, on peut citer ces quelques lignes qui décrivent fort bien ses sentiments : « Depuis est venu le goût ruineux des courses, des réformes sans nombre qui ont alarmé tous les esprits et suspendu l'éducation, ensuite des créations de cadets en persuadant qu'ils apprendront suffisamment à monter à cheval à la suite de leurs régiments sous l'instruction de maîtres formés d'un tour de baguette comme si les maître se pouvaient faire ainsi ».

Non, malheureusement pour le chevalier, son invention n'aura pas été suffisante pour sauver son académie, son enseignement, sa vision. Il n'est déjà plus de son temps.

Corinne Doucet

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