Le manège, lieu combien sollicité par les cavaliers, notamment lors des automnes pluvieux ou des rudes hivers. Si l'on en croit la définition, cet édifice tient son nom de l'italien « maneggiare ». C'est du maniement, du travail du cheval, dont il s'agit. Mais, rien n'est moins certain en réalité.

Bien sûr, il fallut l'idée du lieu pour que celui-ci se développe. Qui a bien pu avoir celle d'un lieu couvert, fermé, pour travailler un cheval ? Pour l'instant, aucune archive ne le dit. Un frileux, un timide, un maladroit lassé d'exposer ses chutes aux regards goguenards ?

Avant le manège, un lieu à ciel ouvert, dégagé, la carrière telle qu'on l'entend aujourd'hui, servait à l'entraînement du cavalier ou au travail du cheval. Alors, de quand datent les premiers ? La Renaissance ? Il faut remonter plus haut, sous Charles V déjà, on parle de manège. Mais voilà, toute la difficulté réside bien dans le mot, car celui-ci évolue rapidement, recouvrant également le travail du cheval, lisons les grands maîtres pour nous en convaincre : simplement Antoine de Pluvinel et son Manège royal.

Progressivement, lorsque sa présence est bien établie, il devient l'école elle-même. Alors le sol français se couvre de ces édifices. L'armée en fait grande consommation et agrandit ses proportions (fi des pirouettes et autres figures de style, galopons !), les propriétaires richissimes en font un symbole du luxe et de leurs moyens étalés, de leur passion pour les chevaux, et bientôt les courses et le sport, parfois dans la démesure et la grandiloquence (l'ensemble de Chantilly), parfois dans la discrétion (coincé entre deux écuries comme à La Lorie), parfois dans la récupération (Chaumont-sur-Loire ou comment réhabiliter un ancien four à céramique). Ils sont parfois là où on ne les attend pas, en plein centre-ville (Hyères et son manège Godillot).

Les directeurs des académies équestres du XVIIe et XVIIIe siècles se battent pour en obtenir un, ceux des écoles d'équitation du XIXe siècle en font un argumentaire publicitaire de poids. Les guides, déjà touristiques, de l'époque les vantent ou les raillent, les clients les encensent ou s'en plaignent. « Ah mon pauvre Chapus ! Si vous saviez comme ce manège est petit ! Je voudrais bien redresser mon cheval après le coin, mais je ne peux pas... on est déjà dans le coin suivant ! »

Sous la Révolution et l'Empire, le besoin est tel qu'on n'hésite pas à transformer les églises ou les bâtiments conventuels en manège. Napoléon déclare ainsi que l'un des bâtiments de l'abbaye du Bec Hellouin servira de manège. Les haras, dépôts d'étalons, jumenteries, privés ou nationaux, en font rapidement leur outil de travail. N'oublions pas les cirques, où avant que ne s'y produisent les clowns et les tigres, recevaient les spectacles équestres, et même les leçons des plus grands écuyers du temps. Baucher n'hésita pas un instant à s'y produire et y enseigner. Leur structure peut alors être considérée comme manège. Toute la bonne société du XIXe siècle se succède en leurs murs à la noblesse des XVIIe et XVIIIe pour y prendre ses leçons. Les zèbres y croisent ces dames qui ne cessent de chanter les louanges de M. Aubert, avant que de se montrer au bois, ou de présenter leur reprise en compagnie de ces messieurs, décrites le lendemain dans les journaux locaux.

Aujourd'hui le manège n'étonne plus, ne se remarque plus, souvent il ne ressemble qu'à un vague hangar, la vie en semble ôtée alors que pendant de longs siècles, un soin tout particulier était réservé à son bâti. Les matières les plus nobles, les architectes les plus renommés, les commanditaires les plus connus, entouraient ces bâtiments dont les formes les plus inusitées, les dimensions les plus surprenantes, parfois les décorations intérieures les plus étonnantes (ces trophées d'Afrique du manège du château de Prye dans la Nièvre ou les fresques de celui du clos Milly) peuvent surprendre.

Les écuyers les plus renommés y donnaient des leçons, et certains encore debout aujourd'hui, nous laissent entrevoir la majesté qui s'y déployait. Que pouvaient ressentir les jeunes Pages lors de leur première leçon au pilier dans le manège de Versailles ? Que pensaient ces appelés, guidés par la ligne jaune entre la gare et le manège du quartier Kilmaine de Tarascon, sortis de leur campagne, souvent illettrés, pour leurs premiers galops sous la voute du lieu. Certain de ceux-ci sont encore habités des maîtres qui les avaient occupés, ou des chevaux qui y passèrent.

Qui a bien pu vouloir bâtir le premier manège ? Peut-être un cavalier qui ressentait finalement cette nécessité d'un lieu fermé, propice à la concentration d'un travail tout en finesse, d'un art ; la nécessité d'un lieu voué à une sorte de recueillement nécessaire à l'acquisition d'un sentiment, d'une communion unique. Que n'a-t-on pas fait l'expérience, en tant que cavalier, d'un manège un petit matin, ou un soir d'hiver, où raisonne seul le rythme de la respiration d'un cheval y travaillant.

Les manèges auxquels l'on donne si peu d'attention de nos jours, furent pourtant des lieux fondamentaux de la culture équestre, c'est là qu'elle s'épanouit, entre ces murs qui aujourd'hui ont perdu de leur sens, mais qu'il faudrait pour les plus anciens, protéger, conserver.

Corinne Doucet

http://www.cheval.culture.fr/fr/page/maneges

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